
ÊTRE MIS.E EN SCÈNE par ÉLÉONORE JONCQUEZ
"Conférence iranienne" d'Ivan Viripaev : du discours didactique à l'espace intime et poétique des personnages
4 mai 2026
8 mai 2026
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En travaillant sur "Conférence iranienne" de l'auteur russe Ivan Viripaev, pièce assez impressionnante et d'envergure peu commune, je propose, au-delà du plaisir à côtoyer l'écriture de cet auteur hors norme, de s'attaquer à plusieurs défis concernant le jeu de l'acteur et que cette pièce convoque particulièrement. En effet les personnages présents étant, comme le titre le suggère, des conférenciers prenant successivement la parole pour donner à entendre un savoir, une théorie, il s'agira de ne pas être piégés par le "ton de la conférence" pour faire advenir le théâtre. Ce mouvement du politique au poétique est inscrit dans le texte même de Viripaev et, à ce titre, la pièce représente un matériau très stimulant pour le travail du jeu au théâtre.
Un travail sur l'élaboration de la pensée des personnages pour transmettre la sensation d'une réflexion en cours partant du cœur et de l'expérience vécue, la plus éloignée possible de toute impression d'exposé didactique prémâché sera le cœur de notre travail. Aiguiser la pensée active des personnages, rompre avec le ton du conférencier (ton de celui qui sait exactement ce qu'il va dire), les tics de jeu, les façons de parler stéréotypées qui nous guettent tous, acteurs et actrices. Nous ferons la traque aux diarrhées verbales, enfilages monotones et monochromes de perles et autres couloirs de texte ! Bien que les tirades soient denses et longues, rien ne doit les prédestiner à être telles, à tout moment on doit penser qu'elles peuvent être interrompues et ce n'est que parce que les mots et les images se bousculent dans l'esprit du personnage que cela ne s'arrête pas. S'il y a une pause, c'est une suspension active, la quête du mot juste et non une coquetterie ou un relâchement. Un intervenant peut enchaîner dix lignes sans s'arrêter, tout comme se mettre à balbutier, il peut bégayer, éructer, murmurer, tout est possible si cela est dicté par la vie même du texte.
De même si j'examine la stratégie dramaturgique de Viripaev, l'interprétation des comédiens et comédiennes doit procéder du même cheminement : du colloque au cosmos ! Plus précisément, d'une conférence obéissant aux lois du discours didactique jusqu'à un espace poétique et onirique. Nous pourrons nous amuser à suivre la fausse piste de l'auteur et à placer le personnage dans le contexte identifiable d'une conférence pour progressivement basculer dans un espace imaginaire plus mystérieux, métaphore des abysses intérieurs dans lesquels descendent les personnages. Nous chercherons en premier lieu à travers la voix, le corps, les mouvements de l'interprète à traduire ce déplacement, mais nous pourrons aussi faire appel à la musique, à la danse et à des mouvements plus collectifs.
Enfin, nous nous interrogerons sur l'adresse au public. La conférence restant la base situationnelle des prises de parole pendant toute la pièce, comment malgré l'irruption du poétique continuer à prendre en charge cette adresse aux spectateurs, gage aussi de l'ici et maintenant si nécessaire au théâtre. Ce va-et-vient de l'intime, du poétique, à l'interpellation directe du public me paraît être une matière passionnante pour le travail d'interprétation.
- Travailler la pensée active et l'élaboration d'une réflexion en cours partant de l'expérience intime du personnage
- Traduire en jeu et en propositions scéniques le passage du discours didactique à l'espace poétique et onirique convoqué par l'auteur
- Travailler le va-et-vient des personnages entre leur adresse au public et leur paysage intérieur, intime voire secret

Travail sur le texte (fil conducteur de la semaine)
Chaque stagiaire choisit le passage d'un personnage qu'il souhaite interpréter. Sans avoir à apprendre une intervention complète (pouvant aller jusqu'à 10 pages), il est demandé de connaître un extrait suffisamment conséquent pour traverser les mouvements de pensée du personnage. Il sera aussi possible, texte en main, de travailler d'autres extraits et d'autres personnages. Le jeu sans brochure est privilégié pour permettre la liberté d'exploration avec le corps et les mouvements.
Travail collectif
Exploration de l'écoute entre les intervenants : comment chacun écoute les autres, acquiesce ou bouillonne, finit parfois par intervenir. Travail sur les postures d'attente, la traduction des sentiments sans parole, l'écoute active, pour rendre la conférence vivante et pleine d'humour.
Propositions musicales et corporelles
Des temps de travail en musique avec les corps, avec ou sans le texte, pouvant aller jusqu'à des mouvements chorégraphiques. Collectivement ou individuellement, à l'intérieur du travail d'un texte ou entre deux interventions. Ces propositions permettent de laisser respirer et infuser le texte, et de le traduire par d'autres moyens que le théâtre permet.


ÉLÉONORE JONCQUEZ
Comédienne, Metteuse en scène




Distinctions :
2020 - Molière de la meilleure comédie - Cérémonie des Molières - La Vie trépidante de Brigitte Tornade (mise en scène et rôle-titre)
2024 - Nomination aux Molières de la meilleure comédie - Mondial Placard de Côme de Bellescize (en tant que comédienne)
2012 - Prix Beaumarchais de la révélation théâtrale (Chérubin) - Le Figaro - Amédée de Côme de Bellescize (prix du jury et du public)
2008 - Prix de tragédie Silvia Monfort - Théâtre Silvia Monfort
À sa sortie du Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique, elle entame une longue collaboration artistique avec Côme de Bellescize. Elle joue à la Comédie-Française ("Yerma", par V. Pradal), dans la Cour d'honneur du Palais des papes ("Le Prince de Hombourg" par G.B. Corsetti) et participe aux créations collectives de la compagnie Les Sans Cou, sous la direction d'Igor Mendjiski. En 2019, elle signe sa première mise en scène avec "La Vie trépidante de Brigitte Tornade" de Camille Kohler, spectacle qui obtient le Molière 2020 de la comédie. Elle monte ensuite "OVNI" d'Ivan Viripaev au théâtre de La Tempête, repris au 11 Avignon lors du festival.
https://www.collegedesbernardins.fr/agenda/ovni-ivan-viripaev-eleonore-joncquez (version du spectacle en déambulation, sans décor, à l'occasion du festival de l'invisible au collège des Bernardins)
